D'Ispahan à Paris - comment une ville change votre regard

Une histoire personnelle sur le départ d'Iran, l'arrivée en France et la découverte de Paris à travers l'objectif — et comment une ville peut changer le regard d'un artiste sur le monde.

Mohammad Kabirian

5/6/20264 min temps de lecture

Street Photography in Poitiers, Shot on iPhone by Mohammad Kabirian
Street Photography in Poitiers, Shot on iPhone by Mohammad Kabirian

D'Ispahan à Paris — comment une ville change votre regard

J'ai quitté l'Iran parce que je l'ai choisi. Je voulais poursuivre mes études à l'étranger, approfondir mon regard et découvrir le monde. Les épreuves traversées en chemin ont rendu cette décision plus urgente — mais le désir de partir a toujours été le mien.

Pendant mes études de cinéma, j'ai réalisé un court-métrage qui m'a pris un an. La semaine où il était terminé, ma voiture a été volée. Puis est venue l'inflation, l'effondrement du taux de change du dollar, et une crise économique qui rendait le travail de cinéaste indépendant presque impossible. J'avais 24 ans, et chaque fois que je réussissais à construire quelque chose, quelque chose hors de mon contrôle venait le détruire.

Après mon diplôme, j'ai cherché une voie. J'ai été accepté en Master d'Histoire — mais j'ai abandonné en cours de semestre. J'ai tenté le programme d'enseignement militaire, passé les examens et l'entretien. Mais en Iran, l'admission à ce programme dépend d'un système de points strict : avoir un parent enseignant ou travaillant au ministère de l'Éducation, être lauréat d'un concours national, avoir mémorisé le Coran, ou avoir un père ancien combattant, entre autres critères. Je n'en remplissais aucun. Ma candidature a été rejetée. J'ai donc effectué mon service militaire dans l'armée. Je ne détaillerai pas cette période.

Après le service militaire, la décision était claire : je devais partir. Non par désespoir, mais parce que construire une carrière artistique en Iran — en tant que photographe, en tant que cinéaste — était devenu structurellement difficile. Avec le soutien de ma famille et d'un ami proche qui m'a aidé dans cette transition, j'ai trouvé mon chemin vers la France. Le seul endroit où je pouvais aller.

Poitiers — pas ce que j'attendais

J'ai choisi Poitiers pour une raison simple : c'était abordable. Mon budget pour cette transition était limité, et une ville plus petite rendait les choses possibles.

Mais je venais d'Ispahan — une ville de près de deux millions d'habitants, avec une architecture ancienne et un héritage artistique profond. Poitiers, avec ses rues calmes et son échelle modeste, a été un choc culturel à l'envers. J'avais imaginé l'Europe comme quelque chose de grand. Ce que j'ai trouvé était plus calme, plus lent, plus intime.

Poitiers m'a néanmoins donné quelque chose d'important : le temps de me reconstruire. J'ai appris le français, je me suis adapté, j'ai observé. Lors de ma première année, j'ai eu l'occasion de photographier le plateau d'un projet de film étudiant à l'université. C'était une petite chose — mais c'était le début de quelque chose de nouveau.

La première fois que j'ai repris mon appareil photo à Paris

Mon premier jour en France, je l'ai passé à Saint-Denis, chez un ami. Le lendemain, je partais pour Poitiers. Paris n'était qu'un point de transit — une première impression fugace, une promesse non encore tenue.

Six mois plus tard, en avril, je suis revenu. Cette fois pour deux jours. Et cette fois, j'avais mon appareil photo.

Je me souviens de la lumière. À Ispahan, le coucher de soleil se termine vite — vers vingt heures, le ciel est sombre. À Paris, l'heure dorée s'étire jusqu'à vingt-deux heures trente, parfois plus. Je me suis retrouvé dans la rue à regarder un ciel que je n'avais jamais vu, et j'ai ressenti quelque chose que je ne peux décrire que comme de l'émerveillement.

Puis je me suis retrouvé sur le Pont de Bir-Hakeim — aussi connu sous le nom de Pont Jean-Paul Belmondo. Je connaissais ce pont depuis mes années d'études, à travers les films. Il avait toujours existé pour moi comme une image cinématographique, pas comme un lieu réel. Me tenir dessus avec mon appareil photo en 2024, j'ai ressenti la collision étrange entre deux versions de Paris : celle que j'avais vécue à travers le cinéma en Iran, et celle dans laquelle je me trouvais maintenant.

Ce que Paris a ajouté à mon travail

J'ai vécu Paris deux fois — une première fois à travers le cinéma, depuis l'Iran, à travers les images de Cartier-Bresson et les films de la Nouvelle Vague. Et une deuxième fois dans la réalité, en tant qu'étudiant à l'Université Paris 8, vivant à Saint-Denis.

Les deux expériences ne sont pas si différentes. Chaque coin de cette ville porte une référence cinématographique pour moi. Chaque rue me renvoie à quelque chose que j'ai un jour regardé sur un écran.

Mais Paris a aussi déplacé quelque chose dans mon esthétique. En Iran, ma photographie était plus critique — je regardais les sujets avec un œil questionnant, conscient du poids social et politique de chaque image. Ici, mon travail s'est orienté vers quelque chose de plus visuel, de plus composé. Je pense davantage à la lumière, au cadrage, à la beauté. Pas à la place du sens — mais à côté de lui.

Paris est chère. Y vivre en tant que jeune artiste, en tant qu'étudiant, est genuinement difficile. Mais c'est aussi une ville qui vous permet d'exister librement, de traverser ses rues avec un appareil photo, de faire partie de quelque chose qui nourrit les artistes depuis plus d'un siècle.

J'apprends encore ce que signifie photographier cette ville. Je deviens encore le cinéaste que je veux être.

Un jour, j'espère tourner une scène sur le Pont Jean-Paul Belmondo. En attendant, je continue à marcher.

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